BOUILLET Alain et l’art brut

BOUILLET Alain

 

invité A l’ombre des Arbres 2018
conférence « Ce que n’est pas l’Art brut … »

 
 
 
 
 
 
Né à Nanterre (92000) en Mars 1943, Alain Bouillet – désormais professeur honoraire des Universités aux Département des Sciences de l’Education (Universités de Paris-X-Nanterre et de Paul Valéry (Montpellier III) – a consacré l’essentiel de ses activités de recherche au « Sensible » et à « L’Education de la sensibilité. » Après avoir rencontré Jean Dubuffet au début des années soixante-dix, il s’est vivement intéressé à ces formes de productions dont  celui-ci pensait qu’elles étaient « la voie d’expression des couches sous-jacentes, des plans de la profondeur », susceptibles de livrer passage aux « manifestations directes et immédiates du feu intérieur de la vie ». Il rejoignit à la fin des années quatre-vingt, l’Association L’Aracine – dont la collection, après donation, constitue désormais le fonds d’Art Brut du LaM : Musée d’Art Moderne, d’Art Contemporain et d’Art Brut de Lille-Métropole – association dont il est actuellement membre du Conseil d’Administration. Privilégiant les rencontres avec les auteurs d’Art Brut, se faisant conférencier, écrivain et même commissaire d’exposition, Alain Bouillet s’est employé depuis 1987 à la défense et à l’illustration de l’Art Brut. À ce titre, il est l’auteur, en France et à l’étranger, de nombreux articles sur l’Art Brut : Monographies d’auteurs, préfaces d’expositions, articles théoriques édités dans divers publications et catalogues. Il est également le directeur du numéro 53-54-55-56, juillet-décembre 2004, de la revue Ligeia, consacré au « Devenir de l’art brut ». Ainsi que des textes du catalogue édité à l’occasion de l’exposition « De l’Humaine Condition…Les rencontres d’un amateur d’Art Brut » à la Maison des Arts de Bages en 2015. Editions Maison des Arts de Bages / Méridianes ; 2015 ; 120 pages et de celui réalisé lors de l’exposition de Ganges, en 2017 : « De l’Humaine Condition…  Errances, escales et récollection. Trajet d’un amateur d’Art Brut » ; Edition L’été du Petit Temple & La Médiathèque Lucie Aubrac – Ville de Ganges – 2017 ;116 p. Parallèlement à ces rencontres – et bien que ne se déclarant pas « collectionneur » mais « amateur » – il a constitué depuis une cinquantaine d’années ce que d’autres persistent néanmoins à nommer une « collection » d’environ 1500 ouvrages d’Art Brut issus des productions de plus de 130 auteur(e)s différents.

Une « collection » qui s’incrémente au hasard de nouvelles rencontres, et engendre désormais de nombreux projets éducatifs

En 2005 à la suite d’une exposition de plusieurs ouvrages d’Art Brut au Château d’Aubais (30250), il prend conscience que cette « collection » personnelle initiée en 1970 – et depuis en voie de constante incrémentation – constitue de fait un « support pédagogique » potentiel pour le travail qu’il souhaite mener relativement à l’Art Brut. Non seulement  dans la continuité de celui mené autour de la recherche de nouveaux auteur(e)s d’Art Brut et de la collecte de leurs ouvrages – travail auquel il s’est consacré depuis les années soixante-dix et qu’il poursuit à l’occasion de nombreuses rencontres – mais également par l’ajout d’une réflexion qui viserait – via de multiples dispositifs d’expositions – à « partager » avec les visiteurs de celles-ci : Des regards, des émotions, des interrogations, des savoirs approximatifs en gésine, etc de telle sorte que ces visiteurs en viennent à se sentir « concernés ». Travail de « sensibilisation », s’il en est, et conception d’un lieu et d’un temps d’exposition qui deviennent pour le visiteur un triple moment de rencontres : Rencontre avec les ouvrages et avec l’histoire des auteur(e)s d’Art Brut ; rencontre avec le curateur de l’exposition ,les désirs et les projets qui l’habitent ; et, essentiellement  c’est la finalité du propos  via la médiation des ouvrages exposés et du discours qui sourd de l’accompagnement qui en est proposé – rencontre(s) avec eux-mêmes.

Cette réflexion s’étayera et s’affirmera, de 2006 à 2013, d’une part lors de divers commissariats d’exposition d’Art Brut en France (à Saint Alban sur Limagnol lieu historique de la Psychothérapie Institutionnelle (François Tosquelles, Jean Oury, Roger Gentis, etc) ; au Château d’Assas, Le Vigan (2009) ; au Château d’Aubais, 2010, en France) ; en Italie, à Cremona (2006)) ; mais également lors d’une série de voyages qui l’ont conduit en Suisse,  en Belgique, en Pologne où, profitant des nombreuses conférences qu’il sera amené à prononcer dans ces pays, il s’efforcera de faire entendre la spécificité de l’Art Brut [1], d’expliquer et de défendre les  raisons et le sens de l’invention de ce terme : des analyses qu’il a  autorisées, des champs de réflexion qu’il a ouverts, des effets qu’il a induits et, par-dessus tout, à renforcer, approfondir et affiner le nécessaire travail de différenciation qu’il exige pour qu’il ne soit plus confondu d’une part avec l’Art des enfants, l’Art Naïf, l’Art Populaire , l’Art Ethnologique, l’Art des fous (André Breton) , l’Art psychopathologique (Volmat) (toutes dénominations ayant précédé avant 1945, l’« invention », sinon la reconnaissance, de l’Art Brut) ; mais différenciation, également, d’avec l’Art « Hors-les- Normes », l’Art Singulier (et les Singuliers de l’Art), l’Art Indifférencié, l’Art des autodidactes,  l’Outsider Art et de ses déclinaisons anglo-saxonnes : Visionary Art, Grass roots Art, Intuit, etc. appellations postérieures à 1945, qui sont peu à peu venues saturer le paysage médiatique et, conséquemment, brouiller l’entendement (quel qu’imprécis et confus qu’il était déjà…) que chacun pouvait avoir de l’Art Brut.

« De l’Humaine Condition… » : Un projet d’exposition qui se double d’un projet de développement de l’ « intelligence de soi-même » : Comprendre et « se comprendre »

De l’ensemble de ces ruminations successives est né un projet : celui de sélectionner certains des ouvrages de cette « collection » personnelle, de les exposer sous le titre générique « De l’Humaine Condition… » et de multiplier autour de ces expositions des évènements éducatifs propres à répandre, développer et faire entendre la spécificité de l’Art Brut.

Que, parcourant ces expositions, le visiteur puisse se dire : « surpris », «étonné », « intéressé », « interloqué », « ébahi » par ces ouvrages réalisés par « des personnes indemnes de culture artistique » comme l’écrivait Jean Dubuffet ;qu’il lui semble y avoir découvert « quelque chose de neuf », qu’il reconnaisse y « avoir appris des choses sur l’Art Brut »  etc. (les livres d’or des expositions précédentes en témoignent à l’envi) serait déjà une réussite en soi, signalant aux institutions qui les accueillirent que de telles manifestations n’ont pas laissé le spectateur indifférent et que, quelque part, avoir choisi ce projet d’exposition était déjà, en soi, judicieux, répondant ainsi à l’existence d’une nécessité culturelle latente.

Mais ce que laissent entrevoir les trois expositions précédentes – à La Maison des Arts de Bages (en 2015), à l’Abbaye cistercienne de Beaulieu en Rouergue (à Ginals en 2016), à la Médiathèque et au Petit Temple de Ganges (en 2017) ainsi que celle de la Galerie Deleuze-Rochetin (en 2017 à Arpaillargues)  – ce qui s’exprime à travers les propos oraux ou scripturaux de celles et ceux qui y sont passées (en y demeurant parfois plusieurs heures, en y conviant des amis pour y faire retour de conserve, en se faisant l’écho de leur intérêt, en participant aux nombreux évènements proposés à cette occasion (conférences, parcours sensibles, visites accompagnées, café-philosophoques ; débats multiples, ateliers d’écriture, etc) c’est qu’ils se sont sentis : « interpellés », « interloqués » au sens propre, « stupéfiés », « troublés » et, par-dessus tout : « concernés ».

« Etre concerné », « se sentir concerné » est un sentiment  qui semble avoir été induit par la scénographie de l’exposition, par l’ensemble des informations mises à la disposition du public (cartels biographiques pour chacun et chacune des auteur(e)s, documents historiques : affiches d’expositions, lettres manuscrites, photographies, etc.), par les compléments apportés lors des visites accompagnées sur les liens qui unissaient les auteur(e)s à leurs ouvrages. Un tel aveu – qui exprime le degré d’implication de certains visiteurs – nous a donc conduit à en faire « l’objectif » focal de ces expositions, objectif à partir duquel s’est peu à peu imaginé, conçu et testé un dispositif associant et combinant de multiples évènements dans le but d’explorer, de développer et de faire prendre conscience d’un moment essentiel de ce que l’on pourrait appeler l’éducation à la sensibilité. [2]

Quels dispositifs pour quels objectifs ?

Quel dispositif inventer, instaurer et mettre en place, pour que cet objectif – « se sentir concerné » – soit atteint et puisse donner lieu à l’exploration, l’approfondissement et la valorisation d’un tel sentiment ? Et comment s’y prendre ? Compulsant cette collection personnelle : Quels auteurs privilégier ? Quels ouvrages choisir et pour quelles raisons ? Comment les proposer au regard d’autrui et selon quelle scénographie les disposer afin que non seulement le visiteur ne soit pas gagné par le sentiment d’être intrusif (rappelons que ces auteurs d’Art Brut n’ont conçu et réalisé ces ouvrages qu’à leur usage propre, hors du désir de les soumettre au regard d’autrui et moins encore d’en faire commerce), mais que plutôt, il se sente saisi, hélé, happé, désiré, requis par ce qui ne lui est pas directement adressé ? [3]

Comment imaginer un dispositif qui facilite en lui l’émergence d’une certaine empathie avec les auteurs, ceux du moins dans lesquels il croit pouvoir se reconnaître parce que leurs ouvrages ou l’histoire de leur vie l’ont touché ? 

Comment le concevoir pour qu’il se sente intrigué, déplacé – voire même : égaré ? – par rapport aux repères qui jusque là étaient les siens ; mis en état d’introspection et de réflexion au sein d’un espace à la fois suffisamment serein et suffisamment provocant pour que puisse se développer un état d’intranquillité suscitant le faseillement des certitudes les mieux arrimées, autorisant la possibilité que s’ouvre un poros, – une brèche -, dans son espace psychique afin de conscientiser un peu plus clairement ses propres constructions identitaires.[4] 

De telle sorte que bientôt, de façon latente ou manifeste, de biais plutôt que de front, finissent par lui apparaître les liens obscurs, les connivences subtiles et ténues, les accointances jusque-là occultées ou ignorées, les correspondances subreptices bien que sans doute, déjà subodorées, soit : toute la trame d’un commerce secret, furtif, clandestin, que depuis longtemps, à son insu, il entretenait, sans les connaître, avec les auteurs d’art brut et dont, à l’occasion de ce parcours, il commence à deviner les arcanes. 

Là est le projet du curateur. Rien moins que de favoriser la révélation de l’existence de liens cachés qui connectent le visiteur aux auteurs, le conviant ainsi à en poursuivre l’exploration, en reconnaître les points d’attache et la tension, et le laisser cheminer à la rencontre de lui-même. Comprendre, qu’il n’y a pas de solution de continuité entre les auteurs d’Art Brut et nous-mêmes. Qu’ils ne sont pas simplement « différents » mais « autres ». Par « normaux » protesterez-vous  éventuellement? [5] Mais, « Vu de près, personne n’est tout à fait normal » écrivait Jean Oury. « Autres », certes, mais d’une altérité qui nous concerne, qui laisse entrevoir quelque chose de la vérité qui nous habite, et dans laquelle – à l’instar des anamorphoses [6] quand le miroir s’y trouve opportunément orienté – nous pourrions « croire » y reconnaître l’une ou l’autre de nos composantes personnelles.[7]

Se faisant passeur, analyste et pédagogue, le curateur, s’improvise architecte du dispositif, scénographe de l’installation, timonier des anamorphoses.

 Les raisons d’un intitulé

Elles sont évidemment multiples. L’une résulte de cette maxime de Baruch Spinoza : « Ne pas rire, ne pas détester, ne pas déplorer. Mais : Comprendre. ». L’autre – dans laquelle s’origine l’intitulé générique de cette l’exposition « De l’humaine condition », est la reprise d’une formule empruntée à Michel de Montaigne, philosophe à la première personne. « C’est moi que je peins » écrit-il dans les Essais. Hors de toute prétention narcissique, il y parle de lui et, de fait, se racontant, parle également de nous – « parce que tout homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition » – nous invitant ainsi à méditer l’inscription delphique « gnothi seauton» et à travailler, par nous-mêmes, à nous connaître, à nous comprendre, partant, à tenter également de comprendre les raisons qui travaillent les auteurs d’Art Brut et leur font produire ces « ouvrages ».

Sotto voce, les auteur(e)s se racontent à leur manière et nous livrent – à travers les lambeaux d’une histoire de vie ravaudée, les bribes, les fourbis, les fibrilles de leur « remaillage identitaire ».[8] Ainsi – imprégné des multiples rencontres que je fis avec eux depuis les 50 années précédentes ; dépositaire de leurs confidences chuchotées, d’abord défait, puis étayé et rasséréné au contact de la personnalité de chacune et chacun – en organisant ces expositions, je témoigne, à mon tour et à ma façon, de ce que j’y ai trouvé à l’occasion de ces rendez-vous sans savoir que j’allais l’y chercher [9] et comment ce que j’y ai glané a contribué à compléter, en partie, le puzzle de ma propre identité. Question : En quoi, de quoi et comment la connaissance de soi – ce « soi » intime qui nous est étranger et avec lequel nos rapports sont plus qu’improbables : imprédictibles ? – peut-elle se trouver accrue du passage dans une telle exposition ? 

Ce sont ces friches rémanentes et émergentes que se proposent – avec l’accord, le travail et la complicité des visiteurs – de labourer les multiples évènements qui seront mis en œuvre à l’occasion du dispositif qui accompagnera les déclinaisons de cette exposition.

L’objectif défini, le dispositif congruent pensé et inventé, vint ensuite le temps, de le proposer et de prospecter les lieux et collectifs institutionnels (publics ou privés) susceptibles d’abriter temporairement une partie de cette collection et d’accepter que s’y déploie un tel dispositif. d’interventions se déclinant suivant plusieurs évènements (Conférence plénières suivies d’échanges avec le public, café-philosophiques, participation à des « parcours sensibles », à des ateliers d’écriture visant à affiner le regard et la parole [10] précédant ou suivant les visites accompagnées,  séminaires de réflexion, projections de films suivis d’échanges et de débats, etc. permettant que soit approfondi – suivant une ligne spécifique aux interrogations de chaque participant et grâce au travail d’une élaboration collective – ce sentiment d’avoir été « concerné » par cette approche multidimensionnelle de « l’Art Brut ». De telle sorte que chacune et chacun puisse repartir avec un ensemble d’interrogations déjà sillonné, puis ensemencé, de cheminements amorcés.

Soit : un dispositif en évolution et en expansion permanente, qui se teste et ne cesse de  s’enrichir depuis trois expositions :

Une première exposition – De l’humaine condition… Les rencontres d’un amateur d’art brut » dont Alain Bouillet fut le commissaire, qui fut accueillie à la Maison des Arts de Bages  (11100) du 13 Juin au 9 0ctobre 2015. (4500 visiteurs) Elle se déclina ensuite du 10 Juillet au 2 Octobre 2016 (6500 visiteurs) sous le titre De l’Humaine condition…Chemin faisant : Pérégrination, rencontre et songeries d’un amateur d’Art Brut à l’Abbaye de Beaulieu en Rouergue (Ginals). Elle sera à nouveau du 22 Juin au 20 Août 2017 dans les deux espaces de la Médiathèque « Lucie Aubrac » et du Petit Temple dans la ville de Ganges (34000), sous un titre identique « De l’humaine condition… » auxquel, comme dans les versions précédentes, un sous-titre : Errances, escales et récollection. Trajet d’un amateur d’Art Brut  viendra préciser les points nodaux. Et, sans doute, en sera-t-il ainsi dans les expositions ultérieures.

On l’aura compris, cette exposition à géométrie variable se veut mobile, innovante, pérégrinante et souhaite pour cela s’adapter tant à l’espace qu’à l’esprit des lieux qui se proposeront de l’accueillir. Á cet effet le nombre des auteurs exposés, comme celui des pièces présentées sera fondamentalement fluctuant. De plus de 200 pièces issues des productions de 80 auteurs différents présentés lors de l’exposition de Bages en 2015, exposition qui occupait l’entièreté d’un presbytère jusqu’à des expositions quantitativement plus mesurées, pour un temps déterminé, le choix dépendra de la durée de l’exposition, de l’espace qui sera lui attribué et des dispositifs techniques qui seront mis à notre disposition. Toute proposition sera soigneusement étudiée.

Loin de l’esthétique du white cube, la tradition d’exposition des cabinets de curiosités a été jusqu’à  présent privilégiée. Parce qu’elle favorise l’intimité du contact avec les ouvrages  et induit chez le visiteur un sentiment de proximité et de réclusion, respectant en cela les consignes de Dubuffet telles que celui-ci les exprimait à propos du Foyer de l’Art Brut : « j’affectionne les lieux clos, bien délimités, abolissant ce qui les environne, créant un univers tout à portée des yeux et qui se peut commodément inventorier. Je trouve un confort à la claustration » et « aussi voulons nous conserver à notre Foyer de l’Art Brut un caractère un peu privé, un peu secret comme un petit cercle intime d’amis qui comprennent ces choses ». En effet, ces « sécrétions » nécessitent et réclament le « secret » ainsi que Jean Dubuffet le signalait à Gaston Ferdière : « cet art brut s’est voulu secret, gardons le secret ». Accrochage serré donc, ordonnancement non thématique, mais qui n’est pas sans suggérer ni induire répons et contrepoints, au gré des propensions à l’association libre de chacun des visiteurs.

Enfin ce dispositif est également à saisir comme un work in progress travaillant à sa propre amélioration, qui doit avant tout utiliser les compétences germinatives des individus et des groupes

Convaincu du fait qu’il n’y a pas d’accès à l’art – quel qu’il soit – sans médiation, Alain Bouillet a souhaité que ces expositions puissent être escortées d’un « alentour » d’évènements et d’animations (Conférences thématiques, parcours sensibles, visites accompagnées et commentées, diffusion de films sur les auteur(e)s d’art brut, café-philosophique, ateliers d’écriture ; séminaires de réflexion ; etc.) qui soient autant de possibilités de multiplier échanges et débats autour de ces ouvrages, de leurs auteur(e)s, de leurs raisons d’être et de leurs usages, de ce qui s’y exprime, y couve, y transpire, y secrète et, bien entendu, de ce qui s’y ressent.

Les « alentours » éducatifs.

Ces expositions – comme toutes autres  – peuvent être parcourues au gré du désir et de la disponibilité des visiteurs. Des « cartels » les renseigneront sur les indispensables informations relatives à ce que l’on sait et qui peut-être révélé ou réservé (le secret médical ayant longtemps pesé sur certains aspects de la vie de ces personnes) de la biographie des auteur(e)s, informations sans lesquelles certains de ces ouvrages demeureraient incompris (ou mal compris) tant l’Art Brut s’exprime dans des idiomes qui (du moins souvent le pense-t-on) nous demeurent partiellement étrangers. Dans le meilleur des cas, un catalogue spécifique viendra compléter les renseignements indispensables à la compréhension du sens des ouvrages exposés, de ce que l’on croit savoir des intentions des auteur(s)s, ainsi que des visées personnelles du curateur des expositions.

Cependant la thématique impliquée dans le titre de celle-ci – « De l’Humaine Condition… » et les objectifs qui s’y attachent – ont suggéré au curateur la nécessité de devoir proposer un ensemble d’accompagnements éducatifs propres à favoriser l’intelligence du visiteur quant à la réception que chacune et chacun peut avoir des ouvrages d’Art Brut, de la personnalité de ses auteur(e)s ainsi que des émotions et sentiments que la confrontation avec leurs ouvrages et l’histoire de leur vie suscitent en chacun de nous..

Conférences : Ces conférences seront assurées par Alain Bouillet. Elles concernent l’ensemble des aspects de l’Art Brut : Son histoire, depuis qu’au début du XIX siècle, des collections (d’abord hospitalières) se sont constituées, l’histoire de son invention et celle de son inventeur (Jean Dubuffet, 1901 – 1985), sa place dans l’Histoire de l’Art, celle qu’elle occupe parmi d’autres courants et comment l’Art Brut si situe-t-il par rapport à ceux-ci. : art des enfants, arts Populaires, art Naïf, art des fous et art psychopathologique qui l’ont précédés ;. ainsi que de l’art Hors-les-Normes, de l’art Singulier, de  l’Outsider Art, de l’art Indifférencié, de l’Intuit Art, du Grass Roots Arts, des arts Indisciplinés  et autres appellation qui lui ont succédé. Des exemples spécifiques seront choisis pour faire saisir la réalité tangible de ces différences et l’importance qu’il y a de différencier l’Art Brut de ces autres courants.

Ces conférences seront agrémentées de documents originaux, de fac-similés et de photographies commentés par le conférencier. Il est vivement souhaité qu’elles puissent laisser une large place aux questionnements de chacun ainsi qu’à la discussion de groupe qui peuvent se révéler être autant de moments où puisse se faire jour une interprétation déterminante. .

Visites accompagnées : D’une durée qui peut-être variable (de une heure à trois heures), elles seront également assurées par Alain Bouillet – qui, en cinquante années, a rencontré la plupart des auteurs dont les ouvrages seront exposés – et qui, de ce fait, s’efforcera de présenter les liens qui se tissent entre chaque auteur(e) et les ouvrages qu’il ou elle ont réalisés, afin de faire entendre  ce qui à la fois explique l’  « unité » de l’Art Brut et la singularité absolue des positions de chaque auteur(e). Pour que ceci puisse se faire au mieux de la participation et de l’entendement de chacun des participants, il serait, là encore, souhaitable de prévoir des groupes limités au plus à une vingtaine de personnes.

Parcours sensibles : Patricia Vallet, formatrice en Travail Social, Docteur en Sciences de l’Education, proposera aux personnes souhaitant participer aux visites accompagnées de suivre un parcours sensible  » mise en jambe, mise en bouche » (compter une heure en groupe d’une quinzaine de personnes) avant la visite de l’exposition, parcours qui vise à non seulement aiguiser les « cinq sens » (nous savons, par ailleurs, que l’on en compte en fait beaucoup plus que cela) mais encore tout le sensible favorisant ainsi l’accession à un état d’être qui puisse les rendent plus réceptif à l’égard des productions des auteur(e)s d’Art Brut.

Café-philosophique : Animés par un professionnel du genre, les café-philosophiques  permettront  à un large public de débattre à partir des interrogations que suscitent l’Art Brut, dont l’un des intérêts – et non le moindre – est de questionner  le sens même de ce qu’on nomme : l’Art. A titre d’exemple, lors de l’exposition réalisée à Bages, en 2015, le thème du Cafè-Philosophique fut : « L’Art Brut est-il de l’Art ? »

Ateliers d’écriture : Egalement conduits par un(e) professionnel(e) de l’animation, ces ateliers d’écriture visent avant tout à travailler « l’exercice du regard » de celles et ceux qui souhaiteraient y participer dans le sens d’une attention accrue à ce qui, à la fois, tend à confondre ces ouvrages dans le monde des productions artistiques désormais « reconnues » et, dans le même mouvement, à distinguer foncièrement  l’Art Brut de celles auxquelles il est le plus souvent assimilé. Soit, travailler à en reconnaître la spécificité fondamentale.

Séminaires de réflexion : Des Séminaires de réflexion peuvent être envisagés et conçus pour permettre aux personnes qui le souhaiteraient d’approfondir, en groupe, certains sujets ou certaines thématiques qui les auraient retenus à l’occasion des visites de l’exposition  ou lors de l’assistance soit aux conférences, soit aux visites accompagnées. Pourraient s’y trouvées abordées, explorées et partagées en commun des questions relatives aux sentiments et émotions éprouvés par chacune et chacun d’entre-nous.

Diffusions de films : Des films ont été réalisés avec certains auteurs d’Art Brut (malheureusement tous n’en n’ont pas eu la possibilité de leur vivant). La diffusion de ceux-ci pourrait là encore permettre d’accéder à la réalité relatée des processus de production des auteur(e)s ainsi qu’à leur parole propre et susciter un échange fructueux entre les spectateurs de ces supports audio-visuels

Formations spécifiques : Je pense qu’il est préférable que les visites concernant certains publics spécifiques (par exemple, les publics scolarisés) soient effectuées par des personnes  (je pense aux enseignants ou aux éducateurs) habitués à travailler avec ceux-ci et qui, en outre, en ont la responsabilité. Des personnes qui, cependant, n’ont pas forcément de connaissances spécifiques dans le domaine de l’Art et, moins encore dans celui de l’Art Brut. C’est pourquoi je leur proposerais, s’ils le souhaitent, une formation  spécifique, adaptée à leurs besoins relativement à l’Art Brut en général, ainsi qu’aux questions que son abord pourrait soulever chez eux-mêmes comme chez les publics auxquels ils auraient à s’adresser..

Le nombre et la fréquence de ces différentes  animations et interventions fera l’objet d’une discussion et d’un accord entre le Commissaire de l’Exposition et les responsables des institutions qui décideront d’emprunter tout ou partie de celle-ci.

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[1] le terme d’Art Brut,  inventé par Dubuffet n’a, par exemple, pas d’équivalent en polonais où les ouvrages de ce type sont regroupés avec ceux de l’Art Populaire et de l’Art Naïf, abrités, conservés et exposés dans l’enceinte des Musées Ethnographiques et regroupés sous le terme générique d’« art non professionnel».

[2] Bouillet Alain :  À la recherche d’une éducation esthésique : rudiments, affinités, enjeux ; (Sous la direction d’Alain Bouillet) ; Revue du CERFEE n° 17 ; Université Paul Valéry – Montpellier III ; 2001 ; 264 p.

[3]  En effet, le fait que les visiteurs qui franchissent le seuil de ce lieu d’exposition puissent avoir accès à ces ouvrages d’Art Brut, tient à ce qu’Alain Bouillet, curateur de celle-ci, en ait pris la responsabilité, car les auteurs d’Art Brut ne destinent leurs productions à personne, ne souhaitant même pas qu’elles soient vues, l’exposition de celles-ci est entièrement adressées aux « regardants ». Avec, néanmoins, cette condition éthique que l’auteur lui en ait explicitement donné l’autorisation. Dans les cas contraire, ces pièces ne seraient évidemment pas exposées.

[4]  Cf. Conversation avec Patricia Vallet.

[5] Ainsi que le fit une visiteuse à l’occasion d’une « Visite accompagnée » en 2015

[6]  Cf. Jurgen Baltrusaïtis, Anamorphosis

[7]  Ce sont ces altérités personnelles insues que pointe A.Rimbaud en énonçant que « Je est un autre ».

[8]  La formule est de Patricia Vallet

[9]  Soulages Pierre : « C’est ce que je fais qui me permet de savoir ce que je cherche »

[10] « Une parole bien chargée d’un regard » insistait Evgen Bavcar, photographe non voyant, qui aimait visiter les musées de peinture en compagnie d’une personne susceptible de les lui « décrire » sous cette condition.

Contact :

Alain Bouillet
Tél : 04.66.77.84.23.
E-mail : boilletalain@orange.fr